Article paru le 13 octobre 2009

Il avait dix-neuf ans quand il a fui l’Afghanistan, pris en étau entre les menaces des talibans et les pressions de l’armée américaine. Après six ans d’errance à travers l’Europe, le voilà pour la seconde fois à Calais : en 2007, il a été renvoyé en charter, de Londres vers Kaboul. Hanan nous raconte son interminable exil.

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Calais, envoyée spéciale.
Il a fui « un pays en guerre », un pays « où trente-sept nations sont venues se battre ». Voilà plus de six ans qu’Hanan est parti d’Afghanistan. Six ans d’errance. Six ans à travers les plaines et les montagnes, les villes et même la mer. Six ans à pied, en bus, en train, en « bateau », à avancer et souvent à attendre, caché dans les bois, dans un appartement, en prison. Ou à reculer, refoulé plusieurs étapes en arrière. Puis à avancer à nouveau. Si le récit de ce jeune Afghan résonne aujourd’hui de façon particulière, ce n’est pas uniquement par sa durée. C’est aussi parce qu’il a déjà atteint une première fois son objectif, l’Angleterre. Refoulé en charter, il a dû recommencer une seconde fois son long et périlleux exil. Aujourd’hui, Hanan est en attente d’une solution pour passer, une seconde fois, de l’autre côté de la Manche. Alors que des rumeurs persistantes parlent d’un charter en préparation pour l’Afghanistan, son histoire prouve, s’il le fallait encore, combien ce projet est inhumain. Inhumain et inutile.

Calais, le cul-de-sac de l’Europe pour les migrants. Voilà un peu plus de deux semaines que « la jungle », comme les Pachtous avaient surnommé leur campement, a été « démantelée ». Ou plus exactement désintégrée : sur place, plus rien ne subsiste ni du village de bâches bleues, ni même de la forêt qui l’abritait. En lieu et place, reste un terrain vague, grossièrement aplani, où les souches d’arbre se mêlent au sable, parsemé d’objets divers. Á moitié recouverts, on trouve ici un rasoir, là un emballage de ketchup, un duvet, une brosse à dents, un autre duvet, une peluche, une chaussure, des bâches, encore une chaussure, encore un duvet, du dentifrice, un bout de miroir… Autant de témoignages fragiles de la vie qui s’était installée là, jour après jour, coûte que coûte. Un spectacle insoutenable. Même le point d’eau a été arraché, comme soufflé par une immense déflagration. Une voiture passe, s’arrête, la conductrice scrute les lieux les mains sur le volant, secoue la tête, redémarre. Au loin, deux Afghans marchent un sac à la main, à la recherche de quelque objet à récupérer.

Violente et spectaculaire, l’opération n’a servi à rien. Les migrants chassés sont revenus. Ceux qui ont été arrêtés ont été libérés. De nouveaux sont arrivés. Un peu plus loin sur le port, deux cents personnes, quasiment exclusivement des Afghans, font la queue devant le camion de l’association Salam qui leur sert un peu de thé chaud pour le petit-déjeuner. C’est là que nous rencontrons Hanan qui se présente spontanément à nous quand il apprend que nous cherchons quelqu’un qui puisse parler anglais. Avenant, il accepte avec simplicité de nous raconter son histoire. Au cours de son périple, il a eu, à de maintes reprises, l’occasion de parler à des journalistes, d’être photographié, ou même filmé. Sur un morceau de papier, il écrit sa date de naissance : 1er mars 1984. Issu d’une riche famille de vendeurs de tapis et de bijoux, il vient du district de Jaji dans la province de Paktia (nord-est de l’Afghanistan), qui partage 65 kilomètres de frontières avec le Pakistan. Lui-même a vécu dans les deux pays, il a même suivi une partie de sa scolarité à Peshawar. Dans sa région, explique-t-il, « si tu parles avec les Américains, tu es poursuivi par les talibans, et si tu parles avec les talibans, ce sont les Américains qui te causent des problèmes ». Il avait dix-neuf ans quand il a dû s’enfuir, en 2003.

C’était l’hiver. Avec son groupe accompagné d’un passeur, il a traversé l’Afghanistan, puis rejoint l’Iran en alternant des journées de marche et d’autres en camionnette. Puis la Turquie. « On a d’abord passé deux jours à traverser les montagnes à pied, avant d’être pris en charge par un véhicule, à Van, dans le sud-est du pays. » Hanan se souvient de tous les noms des villes qu’il a traversées. Petite pause à Ankara. Trois mois à attendre, dans un appartement, à Istanbul avec plusieurs dizaines d’autres personnes. Puis la Bulgarie, la Grèce. Là, arrêté par la police, il est refoulé une première fois en Turquie, mais parvient à revenir à Sofia, la capitale bulgare, en train, « caché derrière un miroir ». De là, il rejoint la Serbie, où il passe un mois en prison. Retour en Bulgarie. Nouvelle tentative, par la Grèce, « après trois jours et trois nuits de marche, en dormant à peine quelques heures ». Il égrène les noms : Athènes, Thessalonique, Igoumenitsa. Á bord d’un camion, il roule jusqu’en Italie, prend un train pour Paris. Arrêté à la frontière, il est refoulé à Milan, passe six jours devant la gare avant de trouver une combine, avec le chauffeur d’un train de nuit qui lui permet, moyennant 200 euros, de voyager sans encombre jusqu’à Paris. Puis Calais. Puis l’Angleterre à bord d’un camion, pour 500 euros donnés à un passeur. En tout, ce premier voyage lui aura coûté 12 000 dollars. « Le second, 10 000 dollars ».

Car, après trois ans et demi passés à Portsmouth, il est expulsé, en charter. « C’était en 2007. Nous étions 50 Afghans à bord de l’avion et 100 agents de sécurité anglais. Á Bakou, en Azerbaïdjan, ces derniers ont fait demi-tour, et 50 policiers azéris les ont remplacés jusqu’à Kaboul. » Hanan vit ce retour à la case départ comme un traumatisme, « cent fois plus violent que ce que tu peux imaginer ». « Je m’étais installé, j’avais un travail que j’aimais, je préparais des breakfasts anglais dans un café depuis un an et demi, je me suis fait beaucoup d’amis là-bas, je suis toujours en contact avec eux, j’ai même un travail qui m’attend. » On le croit sur parole. Calme, le contact très facile, toujours souriant, Hanan, qui a aujourd’hui 25 ans, inspire une confiance spontanée. Il sort un petit carnet d’une poche de son pantalon, où il consigne précieusement les coordonnées de ceux qu’il a rencontrés au cours de son voyage. C’est quasiment tout ce qu’il lui reste de personnel : « Á chaque fois que je me suis fait arrêter, ou déporter, j’ai perdu mes affaires. »

Á Kaboul, où un frère était venu à sa rencontre, il n’est resté qu’un mois et demi avant de repartir. Dans les grandes lignes, l’itinéraire de son second voyage est quasiment identique au premier. En plus long et plus compliqué. Il fait de la prison à Istanbul, évite le rapatriement de justesse en payant un gros bakchich (« 2 000 dollars »). Rejoint cette fois la Grèce par la mer depuis Izmir, « dans un bateau de trois mètres, avec 25 personnes à bord, dont des femmes et des enfants ». Passe deux semaines en détention, finit par rejoindre Patras, où il passe un an et quatre mois, dans un village de cabanes en bois dans la forêt, avec près de mille autres Afghans. De là il tente de trouver un chemin par l’Albanie, échoue, réussit par la Macédoine, passe deux mois en prison en Serbie à vingt kilomètres de Belgrade, à huit dans une cellule. Se fait conduire en Bosnie, retour en Bulgarie, atteint la Hongrie, fait une percée jusqu’à la frontière suisse, passe deux mois et demi en détention en Autriche, retourne en Hongrie, avance enfin jusqu’à Paris via l’Italie. Puis Calais. Il s’excuse : « Un jour, quand j’aurai l’esprit plus tranquille, j’écrirai mon histoire, mais pour le moment c’est encore difficile à raconter. »

Pendant son récit, il a fallu changer d’endroit à plusieurs reprises. Le premier café, pourtant vide, où nous étions installés, a dû « préparer les tables pour recevoir la clientèle de midi ». Le second a fermé cinq minutes après notre arrivée… Hanan nous conduit donc à l’emplacement qu’il s’est trouvé, en attendant de « passer en Angleterre ». Vaguement à l’abri d’un pont, près du canal, une dizaine d’autres Afghans sont là. Safiullah, le plus jeune du groupe, a 16 ans. « Ma famille était menacée par les talibans parce que trop riche. Mon père a perdu une jambe dans les combats. Il a fallu que quelqu’un parte, j’étais l’aîné, j’ai été désigné. » Safiullah a vécu le « démantèlement » de la jungle, le 22 septembre dernier, mais s’est « caché derrière des voitures de journalistes pour échapper à la police ». Il n’a pas été arrêté. Et comme les autres, il attend son heure, tente tous les matins de trouver un camion pour l’Angleterre, et passe le reste du temps assis sur des couvertures entre deux distributions de nourriture par les associations. Deux personnes sont endormies, à la faveur d’un rayon de soleil. Hanan fait les présentations : il y a là son compagnon de route, venu avec lui depuis la Hongrie. « Il est fatigué, nous avons veillé toute la nuit, la police n’arrête pas de passer, explique-t-il. Et puis tous les matins, ils nous prennent et nous emmènent au poste, nous devons revenir à pied, c’est une heure de marche à chaque fois. » Un autre réfugié tend un document, qui indique qu’il a officiellement demandé l’asile : « Pourquoi ils font ça alors qu’on a ce papier ? »

Á Calais, le harcèlement est constant. La police a entamé une guerre d’usure avec les migrants, qui subissent, exténués. Á une centaine de mètres de là, deux abris en dur sont éventrés par un bulldozer, toujours sur place. « C’était l’emplacement des Soudanais, deux cabanes, ils les ont détruits, puis Besson (le ministre de l’Immigration NDLR) s’est déplacé ici pour venir voir ça », explique Sylvie Copyans de l’association Salam. Autour d’elle, les migrants affluent. L’un d’eux lui montre des plaies béantes sur sa jambe. « Hop, on va à l’hôpital », lui dit-elle en lui désignant sa voiture. « C’est une gale surinfectée, on était sur le point d’éradiquer l’épidémie, mais elle est repartie de plus belle et ça va être difficile d’en venir à bout maintenant. » Désormais, chacun se cache où il peut, dans un taillis, sous un pont, une bordure de route : des lieux plus isolés, exposés au harcèlement policier, aux passeurs, et, évidemment, aux intempéries et aux maladies. Là où ils ont trouvé refuge, Hanan et ses compagnons n’ont qu’une bâche, quelques couvertures, et une tente sans double btoit imperméable que le pont ne couvre pas entièrement. Avec l’automne, la météo se fait moins clémente. Cette nuit d’ailleurs, la police ne devrait même pas avoir besoin de venir : c’est la pluie battante qui les empêchera de dormir. Un nouveau retour forcé vers l’Afghanistan est, pour Hanan, tout simplement inconcevable. « Plutôt mourir. »

Anne Roy



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